Quentin Hequet : le métier d’analyste vidéo souffre d’un manque de reconnaissance

Quentin Hequet a œuvré comme analyse vidéo cette saison au FC Sochaux, après un passage à Quevilly, puis Niort. Il a accepté de revenir, pour la Bande à Bonal, sur cette expérience : il nous présente son métier, en pleine évolution, sa carrière et ses doutes, sans oublier de nous livrer son regard sur la situation actuelle du FC Sochaux. L’entretien a été réalisé par téléphone le 14 avril.

Comment définirais-tu le métier d’analyse vidéo ?

Je considère le rôle d’analyste vidéo comme un apport au staff. Aujourd’hui, les staffs sont submergés de travail : il y a les médias, les égos à gérer, le travail tactique, technique, la préparation athlétique. Passer du temps sur la vidéo, c’est une contrainte supplémentaire. C’est pour ça que les clubs commencent à se staffer en analystes.

Quentin Hequet au FCSM

Le travail vidéo ne remplace pas le travail sur le terrain : l’aspect tactique, la préparation des coups de pieds arrêtés. Ce n’est pas parce qu’on va montrer des vidéos aux joueurs qu’ils vont intégrer la situation. Ce n’est pas un substitut au travail qui est fait sur le terrain, mais un complément pour que les joueurs intègrent plus vite les choses, comprennent mieux les situations et s’adaptent plus facilement en match.

Le foot est un sport où il n’y a pas de situation référence. Ce n’est pas un sport arrêté comme le basket ou le rugby. C’est ce qui fait la complexité. On peut présenter des situations aux joueurs, mais il est hautement improbable que ces situations se reproduisent à 100 %. Donc, le but de la vidéo est de se rapprocher au maximum de ce que les joueurs vont pouvoir retrouver le week-end pour que leur temps d’adaptation sur le match, avec l’environnement, le stade avec le public, le contexte, soit facilité. Ils ont l’image en tête, ils savent ce qu’il faut faire.

« La vidéo permet de poser un contexte »

Et, dans un deuxième temps, il y a tout le travail sur l’aspect individuel, sur la performance de l’équipe. Aujourd’hui on a plein de stats : untel a perdu 25 ballons, untel n’en a perdu que 3, mais ce qui est intéressant, c’est de mettre un contexte sur ces chiffres. Bruts, on peut les interpréter comme on veut, mais la vidéo permet de poser un contexte. Il a perdu 20 ballons : oui, mais où est-ce qu’il les a perdu ? Comment est-ce qu’il les a perdu ? Pourquoi est-ce qu’il les a perdu ? Tout cela, ce sont des apports pour les coachs, pour corriger l’aspect individuel, pour le travail technique et tactique.

Il y a des métiers différents : la supervision de l’adversaire, le suivi individuel ?

On est dans les mêmes compétences techniques. L’observation des adversaires dépend de ce que veut l’entraîneur et des points forts de son équipe, pour présenter des solutions pertinentes. Si nos attaquants ne sont pas rapides, et qu’on montre à nos joueurs que la défense adverse est lente, ça n’a pas forcément beaucoup de sens. Il faut d’abord connaître nos points forts pour cibler ce qu’on va montrer. Celui qui bosse sur son équipe et sur l’aspect individuel est plus dans la démarche de savoir comment faire progresser le joueur.

Tu peux avoir des interlocuteurs différents : coach ou joueur ?

Oui, c’est ça. Mais l’analyste vidéo ne doit pas prendre la place du coach, même sur l’aspect individuel. Il y a des joueurs qui viennent de manière informelle pour revoir des situations. On a des échanges. Mais s’il y a des séances particulières à faire avec un joueur, c’est au coach ou à l’adjoint et pas à l’analyste de le faire. On est vraiment dans des compétences d’abord technologiques : on maîtrise l’outil logiciel, on gagne du temps, on va plus vite.

L’interface de Sportscode

Comment est-ce que ça fonctionne concrètement ?

Le leader du marché, c’est Sportcode, qui bosse avec la quasi totalité de la Ligue 1 et Ligue 2. Le logiciel te permet de séquencer ce que tu veux, en laissant libre cours à ton imagination. Tu crées des boutons, par exemple « passe », et ensuite tu vas créer des labels, par exemple « vers l’avant », « en retrait », « latérale ». Tu peux labelliser la direction de la passe, la zone du terrain, et le logiciel te génère automatiquement un rapport.

Mais c’est toi qui fait le séquençage, c’est un boulot de dingue ?

Le logiciel te permet de gagner du temps. Une fois que tu as tes boutons, ta fenêtre de codification, c’est un gain énorme par rapport au fait de travailler avec des logiciels de montage, dans lesquels tu dois tout re-trier. Là tout est hiérarchisé par rapport à ce que tu veux voir. C’est leur point fort et la raison pour laquelle ils ont le quasi monopole sur le marché.

« On va où le coach veut »

Sportcode sont dans tous les sports : rugby , basket. Ils ont une solution qui apporte un gain de temps phénoménal. Après, on peut générer des rapports statistiques en fonction de ce qu’on a séquencé. Le but de tout ça est de créer des bases de données sur le moyen terme et le long terme. Si, un jour, le coach veut voir tous les ballons perdus dans telle zone par tels joueurs, en 2 clics, on lui montre. Il y a des plateformes qui proposent des séquençages avec des opérateurs qui regardent 5 matchs par jour. Mais la fiabilité est discutable.

Donc l’avantage par rapport à du Wyscout ou Instat, c’est que la qualité des données produites est meilleure ?

Le poste de travail

On va où le coach veut : sur ce qu’on a ciblé. A Sochaux, je n’ai pas beaucoup travaillé sur l’individuel, mais à Niort on avait fait une réunion en début de saison avec le staff pour savoir ce qu’ils voulaient que je ressorte dans les montages. Sinon, tu perds du temps sur des données qui ne sont pas pertinentes. On peut s’adapter à ce que le coach a envie de faire ressortir, alors que les plateformes comme wyscout, c’est du générique. C’est la même chose pour tout le monde, et si tu n’as pas le produit que tu veux, tant pis pour toi !

Et si derrière, tu es obligé de retraiter toutes les données pour les vérifier… Tu ne peux pas avancer à un joueur qu’il a telle stat si tu ne l’as pas vérifiée, sinon ça perd du crédit. L’avantage d’avoir quelqu’un en interne, c’est une question de temps. A Niort, quand je faisais les découpages individuels, ça me prenait une journée entière. Mais, par contre, tu as des données ultra-intéressantes, et pas seulement sur un match.

« L’avantage de la vidéo, c’est que c’est objectif »

Le coach, l’adjoint ou le staff peuvent ressentir que untel est en méforme. Si toi tu vas corroborer le propos derrière avec des vidéo, avec des images, ça va peut être pousser le coach à faire un choix, ou au contraire à infléchir un peu ce qu’il pense. L’important est d’avoir des données pertinentes pour décider. L’avantage de la vidéo, c’est que c’est objectif : tu montres l’image aux joueurs, tu ne l’as pas inventé cette image, ni le coach. C’est ce qui s’est passé. Le joueur est face à la réalité.

Après, c’est là où c’est un peu compliqué : il faut savoir ce que tu montres le plus. Est-ce que tu vas insister sur l’aspect technique, tactique ? Mais là, c’est du management. Ce n’est plus du ressort de l’analyste. Le coach doit savoir gérer les images que tu met à sa disposition.

Avec l’image tu as l’avantage d’avoir un support concret, par rapport au côté plus abstrait d’un travail de data analyst, mais est-ce que le problème clé ne reste pas le même : comment les joueurs s’emparent d’un élément d’analyse, parviennent à le traduire sur le terrain ?

Ça va dépendre de la culture tactique de chaque joueur, de la sensibilité qu’il a par rapport à la vidéo. C’est peut-être plus facile pour les nouvelles générations. Je crois qu’il y a un travail à faire pour sensibiliser à la vidéo dès le centre de formation. Pour que les jeunes ne soient pas surpris des images : qu’ils passent le cap de « je ne te montre pas l’image pour te dégommer », ou pour te dire que tu es le meilleur.

Il y a des projets intéressants à développer sur les centres autour de ce travail de sensibilisation. Mais c’est toujours un problème de moyens : est-ce que les clubs vont prioriser un poste d’analyste vidéo à la formation ? Mais, aujourd’hui, ça va dépendre de la culture tactique du joueur. De son attention aussi : si tu fais une séance d’une demi-heure, est-ce que c’est pertinent ? Plusieurs séances de 5 minutes, ça peut être beaucoup plus efficace.

« Si on arrive à cibler les bons joueurs, la séance vidéo est réussie »

Nous, analystes, on a notre ressenti par rapport aux séances, même si ce n’est pas nous qui les animons. On voit si les mecs lâchent. Ce sont des choix de management purs et durs : vous n’avez pas été bons, et on va vous montrer pendant une heure que vous n’avez pas été bons. Ou bien vous avez été bons, on va vous montrer pendant une demi-heure que vous avez été bons. La durée de la séance est importante. Si tu peux faire passer un message en 5 min, ce sera plus percutant que d’y passer une demi-heure. Mais d’autres fois, on a besoin de longues séances. C’est un dosage, avec le moment, le contexte.

A quoi ressemble une séance idéale ?

J’aime bien le fonctionnement qu’on avait cette année avec deux séances dans la semaine, et éventuellement une troisième après match. On faisait deux séances pour préparer l’adversaire, avec des séances courtes. Et ensuite les joueurs allaient sur le terrain pour retranscrire ce qu’ils avaient vu à la vidéo. J’ai beaucoup aimé ce principe là.

Il n’y a pas de séance parfaite. Le but est de toucher les joueurs qu’il faut, ceux dont tu as besoin dans ton équipe à ce moment là, pas forcément les cadres. C’est ce que va dire le coach, ce qu’on va mettre en place visuellement pour que les joueurs soient attirés par ce qu’il faut regarder, par les intitulés. Il faut essayer de capter l’attention au bon moment, pour la bonne personne. Quand on fait une séance avec 20 joueurs, on sait que tout le monde n’est pas concerné de la même manière. Mais si on arrive à cibler les bons joueurs, la séance vidéo est réussie.

A Sochaux, tu ne faisais pas du tout de suivi individuel ?

A Niort, Quentin Hequet découvre le monde pro avec Pascal Braud

Ça m’est arrivé de le faire. Quand on est dans une période plus compliquée, on s’intéresse moins à ce que font les autres. On cherche à comprendre pourquoi l’équipe agit comme ça. Il n’y a pas de recette miracle : il faut avant tout s’appuyer sur ses points forts, corriger ses points faibles et essayer d’imposer son truc. Si tu es capable de le faire, tu vas aborder ton match avec plus de confiance.

Le fait de chercher à comprendre l’adversaire, ça peut être intéressant, mais c’est toujours un complément par rapport à nos points forts et à nos points faibles. Il faut un minimum d’adaptation : tu dois savoir contre qui tu joues, ce que l’adversaire fait. Dans tous les cas, il faut pouvoir s’adapter aux attentes du staff et du coach. On ne peut pas tout faire. On a besoin de connaître l’adversaire et de travailler sur nous, mais tout seul c’est impossible. Il faudrait des semaines de 14 jours !

« Pour Monaco, j’ai regardé 7 matchs »

Pour la supervision tu regardes combien de matchs ?

Cette année, je bossais en moyenne sur 3, voir 4 matchs. Mais pour Monaco en quart de finale, j’ai regardé 7 matchs, les 78 buts marqués pour savoir comment s’était passé le début de chaque action. En moyenne, c’est 3 matchs par adversaire, auxquels s’ajoute toute la partie statistique. Je regarde tous les buts de l’adversaire en L2, c’est une initiative personnelle, pour voir si des éléments ressortent.

Tout seul, c’est un travail conséquent : visionner les matchs, les séquencer, débriefer, choisir ce qu’on va faire voir au joueurs, faire les montages. Et on arrive la veille du match, et ça repart ! Après, il y a aussi une partie en direct, sur des actions très simples, comme les tirs. Il y a des clubs qui bossent pour avoir des données dès la mi-temps. Moi, j’essayais de m’imprégner des attentes du coach d’avant-match pour séquencer.

Tu séquences en direct pendant le match ?

Il y a cette partie là, qu’il faut forcément retraiter, car on a oublié certaines actions ou taggé des événements qu’il ne fallait pas. Celui qui arrive à faire tout, tout seul, je lui tire mon chapeau ! Le samedi, tu es branché sur le match qui arrive pour que le lundi les données soient transmises au staff, pour qu’ils puissent bosser dans la semaine. Je pense qu’il faut des profils différenciés : pour l’observation de l’adversaire ou le scouting. Les clubs doivent comprendre qu’on ne peut pas recruter un analyste sans définir le poste, simplement parce qu’on se modernise ou qu’on fait comme les autres clubs.

« J’ai été impressionné par Lens »

Dans tous les clubs que tu as supervisés cette saison en Ligue 2, quelle équipe t’a paru la plus performante ?

J’avais été impressionné par Lens. En plus, d’avoir toutes les caractéristiques de la Ligue 2, sur l’aspect athlétique, l’équilibre entre des joueurs expérimentés et des jeunes, dans le jeu ils avaient une certaine maîtrise. Il leur a manqué un finisseur et ils ont recruté Habibou, qui met les buts qu’il faut. Dans le jeu, c’est Lens. Il n’y a pas d’autres équipes qui m’ont autant surpris.

Comment est-ce que tu es venu à ce métier ?

La finale perdue contre Lyon

J’ai commencé à Quevilly, en 2011-2012 avec Régis Brouard. On a fait la finale de la coupe de France. On a perdu malheureusement contre Lyon, 1-0. Après, Brouard est parti à Clermont. Il m’a proposé de le suivre, mais le club ne souhaitait pas créer de poste. J’ai poursuivi mes études. Quand il est arrivé à Niort, la stratégie du club était de se moderniser et de créer un poste d’analyse. J’ai commencé dans le foot pro à Niort.

Quelles ont été les différences entre Niort et Sochaux ?

Quand j’ai quitté Niort et Régis, j’ai pris ça comme une opportunité, même si humainement on s’entendait super bien. Au final, dans la méthodologie, c’était totalement différent. A Sochaux, je m’occupais essentiellement de l’observation des adversaires. Le staff m’a fait entièrement confiance là-dessus. Alors qu’à Niort, j’étais plus sur l’aspect individuel, et coups de pieds arrêtés. Je préparais des montages aussi pour l’adversaire, mais on avait une organisation différente. J’ai pu découvrir deux méthodologies différentes.

A Quevilly et Niort, quand tu t’occupes de l’équipe, tu as l’impression que ça a un impact sur les performances ?

A Quevilly, c’était mes commencements : je filmais les matchs, je faisais du découpage, on n’avait pas trop de logiciels, on n’avait pas de moyens, c’était du bricolage. Ils cherchaient quelqu’un pour filmer les matchs pour leur saison en National. Si tu filmais et que tu mettais sur une plateforme, tu avais accès aux matchs de l’adversaire. Ça évitait d’envoyer des scouts.

Petit à petit, le coach m’a demandé de lui sortir des séquences et ça c’est fait comme ça. Il était en formation à cette époque là. La Coupe de France nous a rapproché. J’ai appris sur le tas.

Tu venais du milieu de la vidéo ?

Non, non, je suis un passionné de foot : j’en ai fait pendant 10 ans, j’ai entraîné. Mais j’étais aussi passionné d’informatique. J’ai trouvé un métier où je pouvais allier mes deux passions. En arrivant à Niort, j’ai eu une formation au logiciel. La première année, j’étais sous la tutelle de Pascal Braud, l’entraîneur adjoint pour qu’il me sensibilise aux attentes du foot pro. Je ne connaissais le foot pro que de derrière les grillages ! La deuxième année à Niort, j’ai travaillé en totale autonomie.

« Quand je suis arrivé à Niort, certains joueurs m’ont dit : « je ne veux pas voir mes matchs ! »

Pour ce qui est de l’impact sur l’équipe, je pense que ça dépend des joueurs à qui on a affaire. Il y a des groupes qui vont être plus dans l’attente de connaître l’adversaire ou bien des joueurs que ça ne va pas intéresser. Il y a des groupes qui vont être dans l’attente de savoir ce qu’ils ont fait, comment ils se sont comportés, avec un retour objectif sur leur performance.

C’est compliqué d’avoir une objectivité sur la performance à la fin d’une rencontre, avec tout ce qui se passe dans un match de foot. Il y a des joueurs qui ont la sensation d’avoir fait un bon match, et quand tu analyses c’est catastrophique. Et inversement.

L’effet dépend vraiment des groupes que tu as à disposition. C’est la sensibilité du coach de voir comment il veut travailler. Mais l’élément numéro un, c’est plus le groupe, la manière dont les joueurs vont appréhender les données. Quand je suis arrivé à Niort, certains joueurs m’ont dit : « je ne veux pas voir mes matchs ! » J’arrivais un peu comme l’œil de Moscou ! J’allais mettre le doigt sur ce qui n’allait pas leur plaire.

Il y a une anxiété ?

C’était des mecs qui n’avaient jamais travaillé avec la vidéo. C’est pour ça qu’ils réagissaient comme ça. Il faut prendre du recul. Ceux qui m’ont dit ça en préparation, en septembre, c’est eux qui venaient chercher des montages sur leur clé usb ! Il faut vraiment sentir les joueurs, comprendre ce qu’on peut leur apporter pour être pertinent.

« En France, on conserve un problème de reconnaissance du métier »

Comment est-ce que tu vois l’évolution du métier ?

Ça fait 20 ans que les coachs travaillent avec la vidéo. A l’époque, c’était avec les cassettes. J’en parlais souvent avec Aziz [Bouras ; entraîneur des gardiens]. Il me racontait que Guy Lacombe regardait les matchs sur cassettes. Aujourd’hui, c’est en train de se professionnaliser avec l’arrivée de nouvelles technologiques. Non seulement, il y a tous les logiciels, mais le terme à la mode dans le foot, c’est Big Data : avoir un maximum de données pour comprendre ce que ressentent et font les joueurs, ce que font les adversaires. Ça s’est professionnalisé. Je dirais que les précurseurs de la vidéo sont arrivés en France il y a 7, 8 ans.

En Ligue 1, les clubs commencent à se staffer en analystes, avec plusieurs analystes qui se répartissent les rôles : focalisé sur l’adversaire, sur l’équipe, sur l’aspect individuel. On est au début de ce métier là en France. C’est devenu un métier indispensable : on est dans un foot qui se veut rentable, en termes de points, en termes financiers. Tous les éléments qui peuvent apporter un plus sont les bienvenus.

Mais on conserve en France un problème de reconnaissance du métier, parce que c’est nouveau aussi. C’est un nouveau métier, il y a une forme d’indulgence à avoir. Ça peut être un peu frustrant. Ma conception du métier, c’est de travailler sur notre équipe : je veux être incollable sur notre équipe, faire progresser les joueurs, à mon niveau et avec humilité, en apportant au staff. C’est ma conception du poste, mais l’analyse vidéo doit savoir s’adapter. Peut-être que ceux qui ont quinze ans d’expérience, qui ont un nom, sont en poste sont plus en mesure de faire valoir leur conception. Le problème c’est que si on ne réagit pas, ça ne changera pas.

Aujourd’hui, tu comptes poursuivre dans le métier ? Tu as d’autres options ?

C’est la bonne question. Je suis en train de réfléchir : est-ce que je continue dans le foot pro ? Ça reste un milieu particulier. Je dis ça un peu à chaud. Mais le foot pro, je ne suis pas sur que ça me corresponde : il y a trop d’enjeux différents du seul sportif. Ça me dérange.

Il y a de l’argent dans le foot, il ne faut pas être aveugle. Mais il y a des valeurs à respecter, par rapport aux supporters, à l’histoire du club. Et j’ai eu du mal à le voir à Sochaux, et pas qu’à Sochaux. L’expérience que j’ai eue là n’a fait que confirmer ce jugement et c’est pour ça que je suis un peu réticent à retenter ma chance. Et les places sont chères. J’ai eu la chance de poursuivre mes études, j’ai un master de management et marketing du sport en poche, je peux me reconvertir.

Ça m’étonne que tu le dises aussi franchement !

Pour en avoir parlé avec plusieurs analystes vidéo, il y a un problème de reconnaissance des clubs. C’est indéniable. Je ne veux pas faire le syndicaliste, me battre pour tout le monde, mais aujourd’hui, je vois qu’en trois ans d’expérience, il n’y a pas forcément eu un grand retour des clubs, et pas seulement financièrement, mais aussi humainement. On nous demande toutes les contraintes du sportif, sans les avantages.

« J’aimerais repartir dans un projet à la formation »

Et l’aspect foot business me fait me poser des questions. Je suis quelqu’un de passionné : si je repars aujourd’hui dans le foot, je repartirais plus sur un projet dans la formation, où il y a des choses à développer. Et avec les générations d’ado qui arrivent, et qui sont dans les technologies à 200 %, ça peut être intéressant.

Le recueil de données stats sur la longue durée, ce serait un outil dingue !

Prendre un gamin du centre et lui dire : « quels sont tes objectifs ? » Avec sa spontanéité et son innocence, il te dit « je veux jouer en Champions League ». Tu lui montre un joueur en Champions League, ses stats : si tu veux arriver en Champions League, voilà la direction dans laquelle il faut que tu ailles. Mais il faut toujours intégrer l’aspect individuel et l’aspect collectif. Il ne faut pas que l’individuel prenne le pas sur le collectif et qu’on rentre dans cette attitude où je veux faire mes stats, au détriment de l’équipe.

Le joueur de Champions League évolue dans un collectif. Il faut contextualiser. Si l’ensemble du groupe cherche à aller au très haut niveau, ça ne peut que tirer tout le monde, à condition de respecter les principes de jeu, la philosophie. Je pense qu’il y a un vrai travail à faire à la formation.

Est-ce qu’il n’y a pas une lame de fond en faveur de ce foot là, plus objectif et appuyé sur les technos ? Avec un contexte porteur, si les clubs français refont leur retard. Combien d’équipes de Ligue 2 ont des analystes ?

Plus de la moitié. Les clubs regardent ce qu’il y a de mieux en Europe. En matière de recrutement, si on regarde Monaco, c’est juste dingue, mais ils ont des mecs qui visionnent des matchs tous les jours. Je n’ai pas les chiffres, mais je sais qu’ils ont un analyste qui est parti à Lille, avec le nouveau projet de Bielsa. Sportivement, ça porte ses fruits.

« Il faut regarder ce qui se fait à l’étranger »

Les clubs sont dans une démarche de rentabilité. Ça peut apporter des retombées financières importantes. C’est sur le recrutement, mais tout va de pair, ce sont des métiers qui se ressemblent, même si l’analyste vidéo est plus dans la performance directe, tandis que le scout est dans la stratégie sur le moyen terme. Si tous les clubs travaillent avec la vidéo aujourd’hui, c’est que c’est utile. Il faut regarder aussi ce qui se fait à l’étranger dans les clubs portugais, anglais, où il y a 4, 5 personnes à la vidéo. C’est vraiment développé. En France, on est au commencement du métier.

Si on parle maintenant un peu de Sochaux, tu l’avais évoqué sur France Bleu, comment est-ce que tu vois les difficultés actuelles ?

Il faut avoir un projet, un cap et s’y tenir. Mettre les matelots qu’il faut dans le bateau pour tenir le cap. Sans cap, c’est plus compliqué. J’espère que l’avenir sera meilleur. Ce serait un tel gâchis. Pour avoir bossé à Niort qui est en Ligue 2 aussi, et sportivement au même rang aujourd’hui, voir même un peu devant, en matière de structures, on est dans un autre monde. Les gens qui bossent à Niort sont valeureux. J’ai beaucoup appris, mais c’est du bricolage à tous les étages du club : chacun s’arrache, dépasse un peu ses fonctions pour le club.

« Sochaux ne remontera pas parce que c’est Sochaux. Il faut mettre les moyens. »

Quand on arrive à Sochaux, c’est tout l’inverse : une grosse écurie, c’est top au niveau des infrastructures ou des structures humaines. Il y a une histoire à respecter. Et des clubs avec une histoire comme ça, sur le paysage du foot français, il n’y en a pas beaucoup. Ce sont des éléments qui doivent être une force pour remonter. Un club comme ça ça n’a rien à faire en Ligue 2. Mais Sochaux ne remontera pas parce que c’est Sochaux. Il faut mettre les moyens.

A France Bleu, tu disais : « il faut un directeur sportif » ?

Je reste persuadé qu’aujourd’hui c’est décisif pour les grands clubs : Marseille ils ont Zubizarreta, Paris a fait venir Leonardo, Monaco a mis Campos. Le directeur sportif va décharger l’entraîneur et lui permettre de se focaliser vraiment sur le sportif. Après, il n’y a pas de vérité. Peut-être que l’année prochaine il n’y aura pas de directeur sportif et que Sochaux montera en Ligue 1.

On a cru cette année au miracle sportif…

Sur 38 journées, le miracle c’est compliqué ! Quand il y a des choses qui ne fonctionnent pas bien, c’est plus compliqué d’avancer.

Tu vois la deuxième partie de saison dans la continuité de la première ? Comme supporter, j’ai l’impression qu’il y a eu une rupture dans l’intensité du travail, avec un pressing qui se délite, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien…

Franchement, c’est compliqué d’avoir une explication rationnelle.

Le match du maintien contre Clermont en 2016

Si même l’analyste, celui qui connaît le mieux le foot, n’a pas d’explication rationnelle !

Non, mais c’est vrai ! Je m’entends bien avec certains joueurs. Ce serait indigne d’avoir lâché. Je ne pense pas qu’ils aient lâché. Est-ce que c’est psychologique ? Les limites du collectif ? Je ne sais pas. A chaque fois, on peut trouver du plus, du moins. C’est compliqué.

Pour moi, il faut que ça serve de leçon pour le futur. C’est significatif. Jusqu’à la dernière journée l’an dernier, le club jouait le maintien. Il y a eu des jours meilleurs en début de saison, et puis rebelote. Les problèmes sont quand même là. Mais c’est compliqué de trouver une explication rationnelle. Il y a une addition de petites choses qui font que le club n’y arrive pas.

Il faut que ça serve de leçon, qu’il y ait une réflexion de fond par rapport à ce qui s’est passé. Il y a des salariés du club, des supporters, des partenaires à respecter. Si on veut Sochaux en Ligue 1, il faut mettre en œuvre un projet concret, avec des objectifs clairs et réalisables. Si tu as un projet qui se conclut sur deux saisons avec un nouvel entraîneur, un organigramme, les gens seront peut-être compréhensifs.

Qu’est-ce que tu retiens de positif de cette année sochalienne ?

Il y a pas mal de choses : d’abord ce sont de belles rencontres, comme à Quevilly ou à Niort, à chaque fois. Et il y a forcément le quart de finale de coupe de la ligue contre Monaco, que ce soit pour le club ou la préparation du match. On fait ce métier là pour préparer ce genre de matchs. C’était le point d’orgue de notre saison.

Et puis je suis heureux d’avoir eu la chance de travailler pour un club historique. C’est un privilège, même si ça s’est terminé comme ça. Je sors grandi de mon passage à Sochaux !

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Auteur: Jon Bon Bonal

Converti de fraîche date, born again du Fc Sochaux, il écrit sur la tactique quand il ne déblatère pas en tribune nord.

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